just for you

Marguerin Le Louvier

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Dans sa chambre, transformée en laboratoire anarchiste, Elodie Petit compose poèmes, dessins et attentats numériques sous le nom de Jack Langue. On peut trouver ses ouvrages n’importe où, dans les toilettes d’un bar lesbien ou la salle de bain d’une maison de retraite.

Ses lectures sont des moments révolutionnaires et potaches où les institutions patriarcales sont toutes rigoureusement anéanties. Le Couple et les rapports d’exploitation à échelle sentimentale sont la cible privilégiée de l’artiste.

En 2011, Elodie Petit fonde les Éditions Douteuses: basée entre son lit une place et son imprimante de bureau, cette maison d’édition basse-définition a pour objectif de transformer le monde en quelque chose de puissant. Poétique et politique s’y enfoutrent mutuellement sur des imprimés rose-pute.

En 2015, Elodie rencontre le théâtre: un moyen pour l’artiste de donner à ses textes l’animation d’un corps, d’une ville, d’une rue salopée de proférations queer. Figure centrale de ses pièces, Michael Jackson exprime la possibilité d’advenir au monde en étant ni homme ni femme, végétal, plutôt que mammifère, inventant son propre savoir du sexe. La prochaine publication, annoncée pour septembre, est un manifeste ébouriffant dédié aux enfants pervers.

En mai dernier, Elodie Petit initie le festival Bambamzines, dédiée aux cultures do it yourself.


Elodie Petit lit l’avenir dans les magazines pornos et les chats de compétition. Le futur qu’elle nous prédit est un chantier numérique où renardes et centaures s’effleurent le museau dans des forêts de pixels. L’artiste élabore des utopies sexuelles radicales, où le règne animal est une zone d’expérience possible. Dans ses divagations anarchistes, les humains jouiraient enfin de leur capacité à produire une énergie sexuelle gratuite, perpétuelle.

Élodie Petit est née en 1985. Elle vit et travaille actuellement à Paris.

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Pierre Niedergang

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« Que chacune rie à outrance et que les trous du cul soient dilatés » (Fiévreuse plébéienne)

Poétesse queer, éditrice, performeuse, membre du collectif RER Q, Élodie Petit publie Fiévreuse plébéienne, un travail où se mêle plaisir sexuel, politique et expérimentation littéraire. C’est dans une articulation réussie entre les trois registres que se réalise l’écriture nerveuse de l’autrice.

Dans l’environnement actuel de multiplication des discours sur la sexualité, que peut-on dire de neuf sur le sujet ? N’a-t-on pas tout lu, tout vu, tout gouté à ce propos ? Le travail d’Élodie Petit nous démontre le contraire en proposant des solutions nouvelles pour écrire les désirs et les plaisirs mais aussi pour articuler littérature et politique.

Contacts sexuels

Les différentes scènes sexuelles et affectives se distinguent par la mise en question des cadres, des découpages épistémiques qui se sont longtemps imposés aux descriptions de la sexualité. La distinction entre les sexes telle qu’elle se fonde sur les organes génitaux explose, car les sexes se transforment sous l’effet du désir : « ton clitoris je le sens queue je le sens grossir », « Arthur Rimbaud la gouine ». Ensuite, la passivité et l’activité, trop souvent considérées comme des positions fixes, passent l’une dans l’autre : « mes cheveux lèchent ta langue ». C’est finalement, l’humanité elle-même qui cède devant l’impulsion du devenir-animal portée par le désir : « JE SUIS UNE MURÈNE ».

Cette mise en question des normes qui limitent la description libère la possibilité, pour le texte, de fonctionner comme enregistrement d’affects indistinctement sexuels, politiques et littéraires. Au fond, on percevrait difficilement des corps dans Fiévreuse plébéienne, il s’agit plutôt d’une série de connexions entre des fragments sensibles de corps : « les couilles sur mon cou, son cul moite ouvert sur ma poitrine », « tes cuisses dans mes oreilles chaudes ». Rien, dans cette écriture de la sexualité n’est réduit à une mécanique génitale, le prisme de la génitalité exclusive est écarté.

Le sexe est enregistré comme un ensemble de contacts dont la série se déploie sur des variations de rythme, ce qu’on retrouve dans l’écriture même : tantôt l’écriture, suivant la frénésie des corps, accélère, se déstructure, insiste sur la rapidité des mouvements, notamment en transformant les noms en verbe et en encerclant le nom de deux verbes (« ma bouche endure ton sexe rasé me rouge les lèvres »). Tantôt l’écriture accorde une pause après cette frénésie afin que surgisse à nouveau le désir ; la ponctuation s’épaissit, jusqu’à couvrir toute une page (p.51).

Dedans / Dehors

Le mouvement le plus significatif dans Fiévreuse plébéienne est celui qui lie le dedans et le dehors. Le texte soulève constamment les deux problèmes suivants : Qu’est-ce qui rentre (en moi et en l’autre) et comment ? Qu’est-ce qui en sort ?

Le couple pénétration/éjaculation est abordé d’une manière qui décolle des conceptions classiques cantonnant la masculinité à la position de pénétrant/éjaculant et la position féminine à celle de pénétrée/réservoir. Le même corps pénètre, est pénétré, absorbe et éjacule toutes sortes de fluides. Bien que l’écriture fasse une belle place à la domination dans l’acte sexuel, ce qui se joue n’est pas une quelconque différence de positions, c’est plutôt la question de la vulnérabilité et de la frontière du corps. Que reste-t-il, dans l’acte sexuel, de la distinction entre mon corps et le corps de l’autre ? Cette distinction semble fragilisée par un ensemble d’échanges qui opèrent d’abord dans « une histoire de fluide » : urine, cyprine, suc, sueur, vague de chaleur, alcool, café. Les corps sont non seulement immergés dans le liquide (« sa mouille jusque dans tes cheveux »), mais ils s’y noient et se laissent pénétrer. Le corps est « corps-port ». Cette vulnérabilité est aussi celle face au souffle de l’autre, déflagration, et à la fumée de la cigarette (« Mon corps toujours dépendant à la clope »).

Par quoi le corps se laisse-t-il toucher, pénétrer activement, et qu’est-ce qu’il décide de faire sortir hors de soi ? C’est bien la vulnérabilité de l’être sensible dans la sexualité mais aussi hors d’elle (si un tel espace existe) qu’Élodie Petit cherche à faire sentir par l’ensemble affect-mouvement qu’est Fiévreuse Plébéienne : « j’ai peur de voir un jour dans le miroir mon visage creusé par la drogue mes bronches prises pour toujours et un sourire jaune de tabac je sais que le café colore les dents, mais je ne peux pas m’arrêter d’en boire ».

Cette approche de la question de la vulnérabilité et de la frontière entre le dedans et le dehors est aussi signalée par la référence à la problématique de l’habitation au début du livre : « du syndrome de l’autodidacte à la légitimité d’habiter son corps » ; « On habite ce que l’on peut ». Ces deux citations font voir que le fait d’habiter est loin d’être une évidence. Pour certain.e.s, habiter un espace, et d’abord celui de son corps, est un problème ; quelque chose qui doit être conquis et dont le résultat dépend des moyens à notre disposition. La plèbe justement, souvent contrainte au silence, ne peut pas habiter de manière facile son corps et encore moins se loger décemment. Habiter fait problème.

Écriture et politique

Dans Fiévreuse Plébéienne, le jeu de la politique et de la littérature ne se fait jamais au détriment de cette dernière. La politique ne fonctionne pas comme censure de la puissance littéraire, elle n’est pas barrage, retenue dont le vocabulaire pourrait venir écraser la recherche poétique. Au contraire, la politique infuse Fiévreuse Plébéienne d’un souffle littéraire nouveau. Comment ? La politique ici n’est pas un ensemble d’idées dont le caractère abstrait assécherait le texte – humide – d’Élodie Petit. La politique est immédiatement corps. Le corps est politique et la politique c’est du corps, celui qui se tord sous le plaisir ou sous la douleur.

Encore une question de pouvoir, mais en un autre sens : la convocation ou l’invocation par Élodie Petit de différentes figures littéraires, cinématographiques ou politiques ; pouvoir qui relève davantage de la transformation magique : « je suis » « je suis » « je suis » comme les prières de transformation que doivent réciter les morts pour incarner les divinités dans le Livre des morts égyptien. Ces invocations ont, elles aussi, leur importance politique lorsque l’on sait le problème que pose pour les universitaires et les écrivaines le rapport au canon très masculin de la littérature. Élodie Petit propose sa solution à ce problème : arracher à la sacralité des auteur.e.s et les faire parler, leur voler leur voix (« le plagiat est bon ») jusqu’au point de rupture de leur identité : Antonin Artaud se révèle être Johnny Castle (Dirty Dancing) ; Gérard Collomb est un cocaïnomane esseulé ; Arthur Rimbaud est gouine : « toute identité est interchangeable ». L’identité du livre elle-même est un collage complexe entre différentes figures, comme on pourrait le trouver chez Kathy Acker (même si, à la différence de Acker, Élodie Petit est plus transparente concernant les personnages qu’elle convoque).

Ce rapport de la littérature à la politique est conscient et posé comme un problème. C’est le cas lorsque Bébé pose la question à Johnny : « je capte mais je ne comprends pas est-ce que la poésie est ta nouvelle manière de faire la révolution ? » Il semble que la question reste en suspens, à la fois pour l’autrice et pour les lectrices car en même temps qu’on sait la puissance de la poésie (« ça remue tout et ça s’immisce ») on en conçoit les limites, elle ne pourra faire se mouvoir les corps pour l’action que de celles qu’elle émeut. Pour clarifier cette question de la littérature à la politique, on pourra lire avec attention, à l’intérieur de ce recueil, le « Manifeste des poètes vivantes » insistant sur l’importance du plagiat, de l’expérimentation et de la sexualité.

Fiévreuse plébéienne, Rotolux press, mai 2019, 64 p., 15 €

Zaz

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Fiévreuse plébéienne : l’écriture en giclures d’Elodie Petit

Fiévreuse plébéienne, le dernier livre d’Elodie Petit, est un texte à lire de préférence avec les mains sales. Edité chez Rotolux Press et relié à la main, c’est un livre qui nous plonge dans une esthétique énergique, rancunière, une écriture en giclures, en dé-charges poétiques.

Du bout des doigts, les pages se tournent comme on gifle le visage souriant et suppliant de l’amante SM : « J’aime quand tu passes la main dans mes cheveux assez violemment pour que mes yeux mouillent ». On a entre nos main un livre-objet incandescent qui nous préoccupe, il faut trouver à le déposer de nos mains à un corps.

Mais pourquoi fiévreuse plébéienne ? Fiévreuse, parce que c’est une photographie de ce moment où l’esprit, par les sens, est en surcharge. C’est le récit de l’émotion après le sexe qui nous fait plonger du charnel au vide. Les mots ne sont-ils pas les seuls à pouvoir capturer encore un peu, l’amante qui se prépare à partir ?

Plébéienne parce que « Je n’ai plus le temps de me consacrer à rien, à part à la prochaine baise et comment gagner bien un smic plèbe, je suis crevée et morose ».

Elodie Petit est un des rejetons de Kathy Acker, la cheffe de fil d’une littérature expérimentale américaine morte en 1994 à 51 ans, que Sarah Schulman décrivait comme une fille  « qui savait qu’elle avait à dire quelque  chose d’important à dire , qui aimait le sexe et la musique et qui refusait d’être obéissante ».

Dans les sous-bois, « le mec était adossé à un arbre la nuit commençait juste à tomber il a tourné trois fois autour de l’homme et du tronc » écrit Elodie Petit, qui se pose ici dans un héritage littéraire, trash, sexy et sensible.

Elle ressuscite des auteur.e.s, « Arthur Rimbaud la gouine », « bébé », « Johnny château », « Antonin Artaud », « Kathy Acker », les transforme en protagonistes et leur fait vivre l’expérience provocante et transformante de la sexualité. Iels sont hybridé.e.s dans un mélanges de genres et de sexualités irrésolvables, quoique à la tendance plutôt gouines-avaleuses-éjaculatrices.

je m’appelle Arthur Rimbaud
et je suis gouine
une vraie gouine qui aime l’autre trempée au bout de mes doigts serrés
ma peau qui colle aux leurs
ma chatte qui suffoque leurs cuisses
j’aime garder ma veste quand je baise
j’aime quand ça répond direct en face de moi
j’imagine serrer ta nuque très fort pendant que tu me suces
ma veste toujours sur mes épaules
mon poing à l’entrée de ton cul
tu t’ouvres trempée et impuissante
tu ris

Arthur Rimbaud 

Une façon de situer sa poésie, à la fois en héritage littéraire et pop, et dans une position d’énonciation trouble : qui parle ?  Parce qu’en effet, comme l’écrit la poète, : « 1. Il faut se souvenir que tout est toujours emprunté aux autres », « 6. Le plagiat est bon, il faut veiller à ce que soit engagé à des fins politiques ».

C’est le corpus qui devient corps. Cette affirmation du plagiat amène une conception de la création non plus comme production de formes nouvelles mais comme une hypertextualité collective et « recombinatoire ».

Qu’est-ce de la poésie d’Elodie Petit ? Un corps – de texte – slogan. Un engagement radical du sujet par son corps.

je ne suis pas alcoolique
j’ai peur de la mort
le sexe à la vie m’attache
c’est une histoire de fluide
je ne veux pas de chamane à dix mille
balles
je ne veux pas léguer mon existence
au travail salarial
je crois en la séduction permanente
à comment tu t’habilles pour
que je te déshabille
j’espère qu’il fera chaud et que ton cul
sera salé
que chacune se mettra à niquer
puissamment et fort

Arthur Rimbaud 

Le sexe queer, ici, c’est habiter une énergie libidinale prolétaire et révolutionnaire. L’espace social est perçu à travers son regard intensément subjectif et outillé par son désir, sa sexualité, son identité gouine, dont émerge une critique. La poésie érotique se pose en alternative à la captation de nos subjectivités par le marché néolibéral. La joie de vivre érotico-politique en réunion est entendue comme un des outils pour sortir le désir de la machine capitaliste qui le produit :

mardi 12 novembre, 11h42
objet : mon cul s’ouvre à la révolution


Bébé,
j’ai pensé à une soirée poèmes, les gentes
seraient présentes et liraient des textes
à voix haute.
c’est simple, mais tout le monde
ne le fait pas
imagine – qu’est-ce que ça crée ?
des personnes vivantes qui écrivent et
qui se rassemblent dans un même espace
afin de dire tout haut les singularités
de la langue et l’envie de voir le quotidien
bouleversé
le but ultime de cette rencontre ce serait
le RENVERSEMENT […]

Un renversement qui s’est déroulé dimanche 27 octobre au Bar le 17, où Elodie organisait à l’occasion de la sortie de ce livre, une lecture-sauterie-gouinerie révolutionnaire. On espère qu’il y en aura d’autres. Ramène ta cannette !


Jean-Marie Gleizes

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M/élodie, une invitation au désordre

Ce que je peux dire d’Elodie Petit est simple : plus je regarde son travail  (écriture, dessin, mécriture, carnets griffonnés) plus je me sens concerné. Touché, ébranlé, interdit.

Il y a là quelque chose qui pour moi est proche, très proche, et en même temps qui semble venir de loin, de très loin, et s’est abattu d’un coup sur le toit sans toit de ma cabane.

J’ai très vite compris, en 2009 je crois, lors de nos premières rencontres, qu’il y avait là, sur ces feuilles quadrillées,  comme rescapées d’une armoire de fournitures scolaires, une chose d’enfance très violente et très doucement violente aussi, qui s’écrasait en lignes appuyées, claires, nettes, appliquées, brouillées, brouillonnes.Crayons, encre, plumes noires, gommes, tout l’attirail qu’on tire de sa trousse.

Je vois Elodie tirer la langue en écrivant sur ses genoux, dans sa chambre, dans le métro, en équilibre instable entre des corps fatigués. C’est bien pourquoi Elodie est vite devenue une invitée permanente de cette revue Nioques qui consacre l’essentiel de son énergie à publier « les brouillons acharnés des maniaques de la nouvelle étreinte » et tout ce qui a lieu (comme dit ce poète à qui nous avons volé ce titre un peu bizarre) « en lieu obscène ».  Et dans la foulée ce sont ses graffitis fantomatiques, ces corps nus ou presque nus en positions, qui font la couverture permanente de la nouvelle série de la revue, celle qui  est publiée avec les éditions de La fabrique.

Elodie, ses mélodies criées ou barbouillées, jetées, froissées, ses dessins appuyés, frottés, pas finis, sont désormais partie « prenante » de cette aventure d’avant-printemps, toute attentive à la fabrication de petits projectiles pour après. Elle sait que l’activité (et la non activité) sexuelle, est une question politique. Mais très peu savent le dire et le montrer, sans en rien dire et montrer d’autre que les conditions, les percussions, les répliques sur la poupée que nous sommes, les yeux battus, les mains collés contre le mur des couloirs, dans le métro. La beauté-la laideur de ces corps cloués, nous. La virtuosité maladive de ces corps troués ou léchés, nous. Ce qui reste après que ses mains ont serré et lâché le papier, la virtuosité maladroite de ces gestes commencés, tirés  sans viser, nous saute au visage et nous brûle les yeux.

Si je vois Elodie tirer la langue ce n’est pas simplement qu’accroupie à l’angle de la rue elle tend son cou et s’applique à ne pas s’appliquer, c’est aussi qu’elle  tire sur la langue comme on tire sur un élastique, et ça finit par casser. Sans orthographe et presque sans syntaxe, sous ratures, elle invente en courant, elle fait sauter les derniers verrous. Elle fait le récit déglingué de ça, de ce qui s’écroule en beauté, et se ramasse et vient, viendra, éclater en feux d’artifices, en jet de lumière.

Une littérature utopique et réaliste, utile. Elle dit (c’est vrai qu’il pleut beaucoup) : « j’aimerais que les gens soient un peu plus en colère ». Oui. Un peu plus de colère ! Elle dit aussi : « l’oiseau s’envole le plus loin possible » ; j’ai l’impression qu’elle parle d’elle, de l’oiseau qu’elle est, et au moment où je lis ces lignes elle est déjà très loin, hors d’atteinte. Ce qui me semble évident (à la relecture) c’est qu’en effet non seulement elle aime les animaux et les arbres et le gris, mais qu’après avoir traversé toutes les rues les plus tristes et les plus cruelles et les plus sales, elle arrive à dire ce qu’elle, l’oiseau qu’elle est décidément, pense au fond de tout ce qu’ils écrivent (ensemble, elle et l’oiseau qu’elle est) : « son chant sonne comme une menace ou une invitation au désordre ». Elle, Elodie, « enfant de la pollution », elle sait respirer. Elle nous apprend à le faire.

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Anne Kawala

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a beat politique

invitée dans un hôtel, à occuper chambre et hall, invitée à nantes, à midi-minuit, et parmi les ailleurs évoqués : dans un ailleurs, dans la campagne creuse, dans le vert, asnières et bagnolet, paris et lyon, au canada, sur la route l’avalant, le fluopétulant rose, à tanger, ces ailleurs parmi d’autres, au japon, le japon - mais avec des vieux déjà morts pas morts : claque la porte : les vieux doivent être vivants, ne doivent pas être tués avant d’être morts, on ne peut pas parler avec les vieilles et les vieux qui morts sont encore vivants alors qu’avec un mort vivant, vraiment mort et toujours aussi pop-vivant, recorded, all records c’est autant de preuves à l’appui, avec le roi des morts ne cessant de danser c’est possible, avec mike, michael, mikaël et debbie et karen c’est possible, immédiatement je pense à qui, ce que j’ai il y a si peu tant aimé : Edie la danse d’Icare, et trouve singulier cette double, triple, il y en a d’autres mais, cette occurence-ci : faisant chacune, véronique bergen et élodie petit, chacune fait exister dans la langue celles et ceux dont la vie a été prise en otage par euxlles-mêmes, par elleux-médias, jouant jouant

flirtant flirtant, seoir sur la tranche miroir, neverland et au delà, la forme encore pour faire dire, donner une voix à, ici c’est théâtre, pièce de théâtre, la voix donnée c’est 4-5-6 voix différentes, deux autour d’une figure, d’un visage, ah !, la question de son visage !, une figure principale qui en composantes diffractées diffractent une voix seule, celle qui aurait pu être, l’une de celle qui était celle de, peut-être, c’est désormais la,une,la voix-kaléidoscope de M.J., sa voix qui ne chante pas, celle qui dit, qui dit aux autres endroits, qui dit documentaire, qui juste est dans le désir, la souffrance, le désir, le dégoût, à démêler, non, pourquoi, pourquoi démêler ce qui s’écoule, ce qui fait de M.J. M.J, un corps et une voix, la danse et le désir, ce n’est pas que la voix, c’est le désir, la mise en scène de, alors théâtre, oui, et théâtre à ce que j’en crois des descriptions faites, à l’opposé, si ce ne sont les corps jeunes, à l’opposé du spectacle, le travail avec la jeunesse des corps aussi nécessaire que celle de leur vieillesse vivante, dans le corps de mikaël se retrouve tous les autres corps : celui de la vierge et celui du prolo, celui de Madame et son mari, du french pervert, celui de patricia kass, du fils de chien* et ces corps-ci, ces corps écrits, décrits, tracés, leur sexualisation, la mise en scène de la sexualisation de ces corps-ci, disent la nécessité de l’anarchie, c’est un programme politique, c’est une possibilité de penser la déconstruction du genre passant par le genre le plus genré : finalement toujours l’on peut douter, ta bite dans cette bouche, cette bouche qui n’a plus de genre, plus même d’espèce, fils de chien qu’en penses-tu ?, es-tu encore sûr,e de la sexualité que tu revendiques ? et si tu n’en es pas sûr,e, si ton plaisir est comble, vas-tu te rejeter toi-même ?

et ce n’est encore, heureusement, pas si didactique, heureusement, c’est plein de colère, cette colère qui me faisait penser parlant du théâtre à Sarah Kane, plein de colère, plein de va t faire baiser ailleurs, plein d’une langue qui, dans la bouche d’une fille, il y a à peine dix ans, dans la bouche d’une fille, d’une fille osant dire à un monde majoritairement masculin BAISSE LES YEUX, REGARDE MES PIEDS, TOUCHE MA CHATTE, ELLE EST DOUCE HEIN n’était pas admise, cénacle fermé, à moins que de part en part baisée, baisée écartée, là non, c’est : pink reality / show room / amuse-gueule, dément / long membre pink rose moite sur la plage / jaune / dépression alcoolique / j’aime tout ce qui est buccal / regarder sous une jupe / aimer son prochain / jouir de l’instant présent / vernis rouge mini-robe noire : ce qui est énoncé est statement assumé, le monde a un poil évolué (mais déjà se referme, il faut, c’est nécessaire, il faut maintenir le naturel de ce pied-ci, docké, dans cette porte là, cette porte là est lourde et écrase, c’est nécessaire de continuer à la maintenir ouverte, que les réactionnaires ne puissent qu’être balayés par les courants d’air ici provoqués), ça peut être dit, et ici dans l’oiseau sauvage ou une pipe en bois, c’est dit, comme dans les cafards dansent autour des poubelles, comme dans fils de chien, et se disant, ça boucle avec, politique encore,

avec la beat generation, avec Kerouac, avec Burroughs, revendiqués, avec rejets des conventions sociales, libération sexuelle mais homosexuelle ok, mais : pas de femmes beat, pas de femmes qui prennent à bras le corps, ainsi, prennent à bras le corps ce qu’écrire avec cet endroit le sexe, l’obscène, et cet endroit ne se déparant, se battant avec violence contre ce qui est violence, d’une douceur, une douceur certaine, le coeur, c’est un de mes mots, une douceur vient après, omniprésente vient sous-jacente, pas la douceur-fille, moi même à encore déconstruire, ce n’est pas l’écriture féminine et cette douceur crue féminine mais l’empathie, générale empathie, empathie mais c’est avec rage et colère contre cette société, contre la fraude politique la plus grande : le patriarcat, ce patriarcat qu’il faut destituer pour enfin pouvoir avoir, partout, ailleurs, dans tous les ailleurs, ceux mythiques et ceux quotidiens, lutte des classes ici-même, même chose, faire advenir, la possibilité d’une égalité, que les corps différant exultent également : d’une même intensité sans pareillement* : ce droit-ci, partout, qu’également naissent le rire, la dérision, la solitude, le politique, des ensembles

* entres autres, entrent ceux-ci, et le mien aussi, mon jeune corps de 13 ans plié dans un voyage vers l’allemagne le découvrant avec aux oreilles vissé un casque de walkman prêté : qui avec M.J., qui de nos âges n’a pas un, un a minima, un souvenir qui ne lui soit lié ? le souvenir de sa moonwalk a minima, le souvenir a minima des coupures de presse people, a minima le scandale de la revendication de son corps, de vouloir faire de son corps son corps
** le sulfureux bataille ne m’a jamais été aussi intense que dans son expérience du rire, du fou-rire : plus le temps passe, plus je me souviens du corps de bataille exultant de rire sous son parapluie ouvert, tambouriné, retourné, riant, riant, du fond de son corps, et le rire encore, la puissance du rire de celles et ceux qui sont privés de leurs libertés, leurs droits, leurs vies : quand le rire est encore présent, le corps est encore vivant, le corps encore peut, avec empathie, avec désir, rire à gorge déployée profonde, quelque chose comme ça, cette importance-ci du rire chez élodie petit

Théo Robine-Langlois

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Je suis dans un squat glauque peint en rose sur la façade, je parle avec Élodie, on ne s’entend pas avec tout ce bruit, on est obligé de se pencher l’un vers l’autre. Nos oreilles et nos bouches sont si près que le souffle des unes vient faire vibrer la membrane des autres.

    Et puis je me retrouve au milieu d’un cercle. Des hommes racontent des désirs de femmes et des femmes des désirs d’hommes, et puis en fait on s’en fout d’être so binaire, tout se mélange, on n’a plus besoin de faire la différence entre les femmes et les hommes. Une des voix passe juste derrière moi en parlant très crûment de sexe.

    Je rougis et je suis filmé, enfin j’ai l’impression

    Une foule de spectateur reste en dehors du cercle, écoutant religieusement la partouze.

    Moi, je suis au milieu avec quelques-un-e-s de mes ami-e-s, c’est plutôt agréable d’enten-dre des voix par devant, par derrière, sur les côtés, parler de sexe. Et ça tourne et ça tourne. Le sexe devient hardcore, des désirs de meurtres et de merde envers les oppresseurs, un corps cyborg en titane et fragile, on ne sait plus qui est la victime, qui insulte et qui crache ou qui mouille. Qui, qui avance masqué et enlève son slip au dernier moment.

    Nous nous retrouvons dans la terrasse surchauffée d’un bar parisien avec Élodie, elle fume des cigarettes, parfois elle s’arrête, me regarde avec ses yeux remplis de couleurs, comme à chaque fois qu’elle pense à quelqu’un dont elle aime le travail, et me lis le passage d’un auteur. Là, c’est Tony Duvert, et c’est très politique, on se dit que ce mec là ne pourrait pas publier dans le contexte actuel. Il serait déjà en procès ou en prison avant d’avoir sorti un livre, alors on boit plus de pintes. On parle de son expérience, du Japon également, et d’un dancing dans la Creuse, comme si l’univers d’Élodie se trouvait là, entre ces deux endroits où tout est sexuel, de façon concrète et matérialiste, immédiate.

    Les textes d’Élodie en disent long sur nos échanges d’humains à humains, nos fluides, nos envies, nos désirs et nos haines. «Chaque fois que nous baisons nous gagnons», la lutte des classes, des genres et des racisé-e-s n’est pas terminée. Pour le combat, Élodie a choisit la porte de derrière, celle par laquelle elle nous prend par surprise et nous atteint profondément.

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Pédro Morais 

 

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Elodie Petit : Fabriquer notre désordre

Les mots sont comme des bombes pour Elodie Petit qui s’emploie à faire exister des trans-identités et des communautés amoureuses radicales – des corps devenus politiques peuvent enfin jouir de leur énergie gratuite. Après son passage par le Salon de Montrouge en 2010, elle propose ce lundi une performance avec Jeanne Moynot à la Fondation d’entreprise Ricard, participe à la nouvelle revue d’art Ingmar et expose à l’espace indépendant Où, à l’occasion du Printemps de l’art contemporain de Marseille.

Où sont les fluides corporels, les discours et les pratiques hors normes concernant les sexualités, ainsi que l’invention d’autres formes de rapports amoureux dans l’art contemporain ? Si le milieu de l’art se rêve toujours comme progressiste, il n’y a finalement que peu d’œuvres explicitement porteuses d’un discours politique transformateur sur l’intimité, se réfugiant plutôt derrière la notion de vie « privée » et dans la hantise du récit de soi (vu comme un discours mineur, sans recul). Pourtant, la littérature fournit une formidable boîte à outils faisant interagir récit personnel, analyse sociale et discours émancipateur : en quelques années à peine, par exemple, Retour à Reims, autobiographie sans concessions du sociologue Didier Eribon, retournant sur soi l’analyse universitaire, est devenu un livre culte auprès des artistes. Mobilité sociale et honte des origines ouvrières occultées, rééducation de soi à la capitale, gommage de l’accent régional et usage de la culture comme d’une zone d’éveil aux sexualités minoritaires : l’auteur reconnaît qu’il lui a été plus facile de convertir l’injure homophobe en une revendication que de se réapproprier son origine familiale. Y a-t-il vraiment un retour possible au « monde dominé », peut-on refranchir en sens inverse les frontières ? « Ce livre m’a aidé à m’approprier mon histoire, affirme Elodie Petit. Issue d’une famille de la classe ouvrière en banlieue parisienne étant partie en province pour l’accès à la propriété avec une vie à crédit, c’est cette conscience de classe, avant même le féminisme, qui fonde ma haine de l’institution et du patriarcat ». Partant ainsi d’une expérience « située », l’artiste va pourtant interroger la notion d’identité à travers l’écrivain américaine Kathy Acker, dont les « romans de gare porno-politiques » marqueront une prise de conscience de la dictature binaire du genre. « Sa langue parlée est délibérément vulgaire, exploitant les ressources de l’argot pour ouvrir la braguette des lettres américaines, raconte l’artiste. Elle osait écrire sur le sexe avec plus de franchise et moins de sentimentalisme que les hommes ne s’autorisaient alors. Le sexe lui permet de sortir des limites étroites du sujet biographique : pour Acker, l’identité est une fiction internalisée et il fallait explorer les conséquences de sa dissolution. Ne rien avoir en propre, ni nom, ni voix : elle peut changer d’identité au gré des chapitres et érige le piratage et le pastiche en modèles. Son “Don Quichotte” sera un chevalier qui vient juste d’avorter – cela a inspiré ma propre version d’une pièce de théâtre amateur autour de Michael Jackson, figure majeure de l’entre-deux, il est presque végétal ». Il y a une filiation entre Elodie Petit et la mouvance punk des Riot Grrrls (c’est d’ailleurs Kathy Acker qui conseillera Kathleen Hanna de former le groupe phare de cette constellation, les Bikini Kill), presque les seules à se revendiquer féministes pendant les années 1990, diffusant leurs idées par le biais de fanzines. Ce sera le support privilégié par Elodie Petit pour publier ses textes et dessins (La France venait de me plaquer et je n’attendais personne ou Poèmes amoureux de Patricia Kaas, sous des pseudonymes comme Jack Langue) et son parcours sera jalonné par la réinvention communautaire dans des squats anarcho-féministes à Lyon ou en banlieue parisienne, le seul territoire à proposer un futur hors d’une ville empêtrée dans des rapports de classe. Son parcours croisera autant Jean-Marie Gleize, qui la publie dans la revue de poésie Nioques – l’un des derniers bastions de l’avant-garde, partisans d’un souci d’objectivité et de littéralité, face au lyrisme « poétique » de la NRF –, que des auteurs féministes racisé-e-s comme bell hooks ou cherchant à croiser sexe queer, classe et décolonisation comme Paul B. Preciado ou Dorothy Allison. « Le corps a une utilité politique. Pour la lecture de mes textes crus, décrivant une sexualité au plus près de l’expérience, je travaille avec des personnes que je croise – que ce soient des femmes dans un dancing de la Creuse, ou depuis l’accueil de l’hôtel avec un réceptionniste empêché de quitter son lieu de travail », se souvient l’artiste. Son travail est une invitation au désordre – à l’image des Éditions Douteuses, crées avec Marguerin Le Louvier, où « poétique et politique s’y enfoutrent mutuellement sur des imprimés rose-pute » – auquel ne manquent ni le rire, ni le partage amoureux hors des rapports d’exploitation sentimentale. Sur l’un de ses fanzines, peut-on lire alors : « la ponctuation n’a plus lieu d’être / car je t’aime ».

CAPSULE #1, jusqu’au 9 juin, Où lieu d’exposition pour l’art actuel, 

58 rue Jean de Bernardy, 13001 Marseille, http://www.ou-marseille.com GRANDE CRUE, avec Jeanne Moynot, sur une invitation de Christian Andelete, pour Partitions Performances, le 12 juin 2017, Fondation d’entreprise Ricard, 12 rue Boissy d’Anglas, 75008 Paris, https://www.fondation-entreprise-ricard.com

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